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«Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible.»
Albert Camus, Noces suivi de L’Été.

photo: guillaume.d.cyr
Une trace dans la neige qui me suit, qui remonte ma piste, de là où je viens. Dans un escalier, je remonte vers un chez moi, avec cette impression que la personne qui m’attend est restée en bas. Si ce n’était du vent, j’aurais peut-être pu me retrouver quelque part, au coin d’un hiver incroyable, où la neige était tombée comme dans le temps. Un temps que je ne connais pas.
Je ferme les yeux, essayant de distinguer un son qui me ramène dehors, une lumière qui filtrerait à travers mes paupières, un baiser qui se poserait sur mes cils, comme les adieux des enfants, il y a longtemps. Un longtemps dont je ne me rappelle plus.
Sur un quai de gare, avec le son du réseau de la SNCF qui chante le départ des trains, les yeux inquiets qui te regardent à travers la vitre, qui te rappellent tous les arrêts avant le tien, qui te précisent les directions, de peur que tu te perdes. Avant je m’arrêtais toujours au bon arrêt, à la bonne station, parce que je ne savais pas qu’il ne suffit pas de se tromper d’arrêt pour se perdre, on peut se perdre en restant dans son lit.
Les gens ont toujours eu peur que je me perde, dans un aéroport, dans une gare. Il y a eu des allers-retours et des adieux, en boucle, comme des cheveux, qui s’emmêlent avec le temps ,qui font des nœuds qui te prennent à la poitrine. Figer le temps pour se rappeler de cette impression sur le quai de la gare, de ce vide, de ce silence qui se font toujours semblable. Quand tu te retournes sur un pont et que déjà, tu es plus loin que l’autre.
Je peux prendre le bus et traverser Québec de long en large, de quartier en quartier, aller jusqu’au Zoo, où il n’y a pas d’animaux, marcher jusqu’aux limites de la ville pour me rendre compte qu’il n’y en a pas. Essayer de me perdre un peu plus, parce que la neige a fondu et que mes traces n’y sont plus, parce que le bruit de mes bottes dans la neige molle est aussi absent que le reste.
L’été sans la mer, ce n’est pas vraiment l’été, ça n’a rien d’invincible, ça n’a rien d’accablant de chaleur, ça ne te tombe pas dessus à la terrasse des cafés, comme un soleil qui s’écraserait dans la rue. L’été sans la mer, c’est l’été sans moi, sans nous, à la mer. Le bruit des vagues ressemble des fois tellement au bruit des bottes dans la neige, assourdissant dans le silence qui les entoure. Je voudrais retourner à la mer.
Et je coule dans mon lit, comme une rivière bouillonnante, comme autant d’adieux à l’hiver.
La mélancolie
(Léo Ferré)
La mélancolie /C’est une rue barrée /C’est c’qu’on peut pas dire /C’est dix ans d’purée /Dans un souvenir /C’est ce qu’on voudrait /Sans devoir choisir /La mélancolie /C’est un chat perdu /Qu’on croit retrouvé /C’est un chien de plus /Dans le monde qu’on sait /C’est un nom de rue où l’on va jamais /[…] /La mélancolie / C’est les yeux des chiens /Quand il pleut des os /La mélancolie / C’est voir dans la pluie /Le sourire du vent /Et dans l’éclaircie / La gueule du printemps /[…]La mélancolie/ C’est regarder l’eau /D’un dernier regard /Et faire la peau /Au divin hasard /Et rentrer penaud /Et rentrer peinard /C’est avoir le noir /Sans savoir très bien /Ce qu’il faudrait voir /Entre loup et chien /C’est un désespoir qu’a pas les moyens.
Sur la cinquième rue, derrière la centrale de taxis, il y a un chien blanc. Si l’on marche près de lui, qu’on lui donne une caresse, il nous escorte quelques pas. Il ne marche pas très bien le chien blanc, une plante lui pousse dans la patte. C’est peut-être pour ça qu’il reste tout le temps sur le perron de la maison pleine de lierres. Il attend quelqu’un le chien blanc.
Peut-être qu’au printemps, il faut attendre quelqu’un. Déjà toute la ville est en travaux, elle rebouche les trous que l’hiver a fait sur les pavés. Parfois, il nous faudrait juste un peu d’asphalte pour oublier l’hiver, pour reboucher les trous qu’il a fait en nous. Et la rivière a toute fondu. Elle a charrié pendant quelques nuits, toute la glace, toutes les feuilles, les branches, les mégots de cigarettes que l’on avait enterré négligemment dans la neige. Elle coule sous les ponts la rivière et elle se remplit de pluie.
Quand il pleut longtemps, on reste chez soi. On regarde par la fenêtre qui donne sur un mur, qui donne sur une autre fenêtre. On peut écouter Léo Ferré, parce que sous l’aiguille, ses microsillons tournent comme la pluie. On peut caresser le chat qui ne verra jamais le chien blanc, qui ne verra jamais la rivière, qui ne verra jamais que l’autre chat, sur le rebord de la fenêtre d’en face.
On peut regarder les décors qui traînent autour de nous, et que d’habitude on ne regarde pas, parce qu’ils sont là. On peut s’attarder aux détails, passer son doigt sur une tablette, voir la poussière sur son doigt. On pourrait faire le ménage de printemps, ranger l’hiver dans le fond du placard, comme on range le reste.
On pourrait classer ses papiers, ses notes, qui demandent de l’ordre, comme des idées. On pourrait écouter plus de musique encore. On pourrait s’asseoir sur le tapis et manger des bonbons, prendre le paquet de bonbons, qui fait du bruit et jouer avec le chat qui aime le bruit. On pourrait faire des ombres sur les murs, le chat courrait après, s’aplatirait sur le mur, miaulerait parce que l’ombre finit toujours par s’enfuir, au bout de nos doigts. Alors on lui donnerait une caresse.
Mais on ne fait rien de tout cela. Parce que depuis quelques jours, on ne va plus voir la rivière. Depuis quelques jours, on est comme le chien blanc de la cinquième rue. On voit les gens passer autour de nous, et on voudrait bien, finalement, attendre quelqu’un.