Pomme de neige


La source
29 mai 2009, 1:28
Classé dans : Hiver | Mots-clefs: ,

Remonter à la source.
Revenir à ces nuits, toujours plus longues, qu’on étendait comme des draps en été, dans lesquels les enfants jouent aux fantômes, sans savoir qu’ils en deviennent peu à peu.
Rentrer à la maison.

Rien à changer ou si peu qu’ils se disent, tu as ces traits dont ils se souviennent, ses habitudes, ses tics, imprimés sur ton visage. Tu es exactement la même personne, et malgré ces années à essayer de t’éloigner de toi, tu es là devant eux. On ne change pas qu’ils te diront, mais au fond, ils ignorent que tu travailles tous les jours à effacer les traces de leur passage.

Ils veulent te reconnaître, se rassurer, se voir en toi, voir en toi, ce prolongement, ce futur préparé, ces racines que tu as arrachées à la hache. Et devant eux, tu es une coquille, qu’ils bourrent de mensonges, de souvenirs, de photos, de ce que tu es semble-t-il ; ils savent toujours mieux évidemment.

Rentrer à la maison, toucher du bout des doigts ces meubles, ces gens, qui t’attendent, caresser le chat qui est resté lui, comme une veilleuse aux yeux jaunes, à espérer l’enfant, mort à tout jamais, enterré dans une boîte à souvenir, dont tu as crevé les yeux un matin de septembre, parce qu’il ne serait plus jamais toi.

Rentrer à la maison, et couler lentement, se laisser submerger, l’eau, la rivière, être pour eux cet enfant mort, cette gamine aux sourires, qui boit trop vite, qui fait trop de bruit quand elle boit, cette mer toute proche. Déglutir son passé, comme on déglutit une huître, en s’étouffant avec la perle.

Et tu te promènes dans la ville loin de la maison, loin de la mer, loin de la rivière, à éviter de couler au plus creux.

Guillaume D.Cyr

Guillaume D.Cyr



One night (nouvelle écrite en 2007, Lyon)
29 mai 2009, 12:49
Classé dans : nouvelle | Mots-clefs:

Tu l’as regardé quelques fois, les mots au bord des dents, à te toucher le fil dentaire invisible à ses yeux à lui. Tu aurais voulu dire peut-être, ta faiblesse, ton acceptation volontaire, ton indifférence aussi. Tu lui as dit, banalement, qu’il te faisait penser à quelqu’un, mais lui, il n’a rien compris. Il n’aime pas la comparaison, il voudrait être seul à peupler les bâtiments troubles de ta raison, et toi tu fermes les portes, les fenêtres, tu calfeutres, tu isoles, tu l’éloignes coup de laine de verre.
Tu lui a parlé des choses ordinaires, pas vraiment de toi, tu ne sais même pas comment faire. Te mettre en valeur, pour qu’il ait l’impression, un instant, d’avoir un peu de chance de partager mots et maux avec toi. Mais avec lui, inutile, il a son idée bien coincée dans la tête, tu abdiques à coup d’accidents de langage. Tu as mis en scène ta propre dérision et il sourit, il sait bien qu’il arrive à ses fins.
Les clés étaient au fond de ton sac, elles ont fait un bruit terrible dans la serrure. La lumière, la découverte, et déjà, sur son front, les marques d’une idée sur la pertinence du décor, du choix des couleurs, le désordre aussi, irrémédiablement installé entre les piles de papiers et les bibelots de voyages. Ces trucs que tu n’as jamais voulu jeter, terrorisée à l’idée de ne plus savoir, de ne plus te rappeler, une pensée pour la matérialiste que tu es.
Le café n’était pas nécessaire, vos yeux, grands ouverts, et ces phrases que tu peines à construire. Tu ne te savais pas si habile dans la réponse monosyllabique, ça te ferait presque rire, mais non, le rictus ; c’est fatal. Au fond, il n’y a vraiment rien de drôle. Il ne te dit rien de banal, lui non plus, au fond, il ne sait pas trop comment te mettre dans ton propre lit. Pas de fond sonore, pas même besoin de planter le décor de votre envie commune, vous savez comment ça marche, ce n’est en rien une première fois, et pourtant, tu sens comme un peu de tachycardie entre tes côtes, une nervosité qui revient de loin, loin d’être blasée ma jolie, comme un haut-le-coeur.
Tu aurais voulu que ça ne fasse rien, que tu n’aies pas forcément envie de recommencer dès que ce sera fini, ne pas bouger peut-être, ne pas te perdre non plus. Qu’il soit ton nécrophile, pour rendre compte, fatalement, de l’état des lieux.
Tu t’es assise au bord du lit, avec une envie de clope, de fumée, pour brouiller peut-être l’atmosphère plombante de ta fausse culpabilité, tes envies ironiques d’investissements précaires. Tu te dis qu’essayer ne veut pas forcément dire réussir, ta bonne conscience comme un poil incarné.
Maintenant que le sommeil t’achève lentement, que ta tête brûle, tu te dis que tes fins de nuits se ressemblent, elles s’échappent nonchalamment à travers les espaces des volets en plastique, telles des photocopies, des reproductions encadrées de ton inclinaison à respirer, vendues à un prix exorbitant.



Les mots
7 mai 2009, 2:23
Classé dans : Été

La rivière bouillonne, comme de l’eau dans une casserole que tu aurais oubliée en partant, jusqu’à ce qu’elle brûle, tout, tout ce que tu avais gardé précieusement. Mais on ne voit jamais vraiment le fond de la rivière.

Comme quatre murs qui se referment et te ressemblent, les mots ont pris le dessus, la frontière est dépassée, déplacée, comme s’il en fallait une autre, plus haut, plus loin, après la rivière, après les ponts qui l’enjambent, sans qu’on regarde dessous, comme sous les robes des filles l’été. Les mots sont revenus comme tu les avais laissés, pareils, comme tant de choses que tu n’as pas dit, tant tu aurais voulu que le reste suffise. Ils sont revenus avec l’eau de la rivière qui dévale, la piscine qui se remplie de pluie, les pieds qui laissent des traces sur les berges, une boue que tu ramènes jusque dans ton lit.

Et ils prennent le dessus.

Et tu les vois partout les mots, au coin des rues, dans les cafés, sur les terrasses ouvertes trop tôt, dans le bus, comme les nuques familières de ces gens que tu ne croises jamais, qui ressemblent à ces personnes qui ne t’attendent pas.

Et tu ne peux plus dormir tant il y a de mots autour de toi, comme autant de lettres échangées, de conversations coupées dans leur élan, de caresse impromptues, que la rivière emporte avec elle. Et les rues débordent de jambes et de gens, qui s’empressent de te rappeler que la neige est bien loin déjà. Mais que les mots sont revenus, eux, comme un été que tu attendais dans la rue.

Alors tu vas les écrire, les mots, comme on tire avec une arbalète.

Si tu en avais une arbalète, tu traverserais la rivière, tu monterais jusqu’à l’observatoire de la ville, trop haut. Dans l’ascenseur, sur ton cœur, tu serrerais l’arbalète. Une fois en haut, tu supposes qu’il y aurait un trou quelque part dans les fenêtres, pour que tu vises. Et tu viserais, sans rechigner, chaque nuque familière, chaque profil que tu as voulu effacer, et tu tirerais comme on tire avec une arbalète. Mais tu n’en as pas justement, et tu as peur des hauteurs. Il ne te reste que la frontière des mots, trop franchie, comme le bord d’une robe qui se découd sous tes yeux alors que tu tires sur le fil. Et tu tires sur le fil.

Mais l’on sait que les mots ne peuvent que ressembler à la vie, celle que tu espères, celle qui prends le dessus de tes veines. Et la fiction n’est jamais qu’une excuse.