Pomme de neige


Les mots
7 mai 2009, 2:23
Classé dans : Été

La rivière bouillonne, comme de l’eau dans une casserole que tu aurais oubliée en partant, jusqu’à ce qu’elle brûle, tout, tout ce que tu avais gardé précieusement. Mais on ne voit jamais vraiment le fond de la rivière.

Comme quatre murs qui se referment et te ressemblent, les mots ont pris le dessus, la frontière est dépassée, déplacée, comme s’il en fallait une autre, plus haut, plus loin, après la rivière, après les ponts qui l’enjambent, sans qu’on regarde dessous, comme sous les robes des filles l’été. Les mots sont revenus comme tu les avais laissés, pareils, comme tant de choses que tu n’as pas dit, tant tu aurais voulu que le reste suffise. Ils sont revenus avec l’eau de la rivière qui dévale, la piscine qui se remplie de pluie, les pieds qui laissent des traces sur les berges, une boue que tu ramènes jusque dans ton lit.

Et ils prennent le dessus.

Et tu les vois partout les mots, au coin des rues, dans les cafés, sur les terrasses ouvertes trop tôt, dans le bus, comme les nuques familières de ces gens que tu ne croises jamais, qui ressemblent à ces personnes qui ne t’attendent pas.

Et tu ne peux plus dormir tant il y a de mots autour de toi, comme autant de lettres échangées, de conversations coupées dans leur élan, de caresse impromptues, que la rivière emporte avec elle. Et les rues débordent de jambes et de gens, qui s’empressent de te rappeler que la neige est bien loin déjà. Mais que les mots sont revenus, eux, comme un été que tu attendais dans la rue.

Alors tu vas les écrire, les mots, comme on tire avec une arbalète.

Si tu en avais une arbalète, tu traverserais la rivière, tu monterais jusqu’à l’observatoire de la ville, trop haut. Dans l’ascenseur, sur ton cœur, tu serrerais l’arbalète. Une fois en haut, tu supposes qu’il y aurait un trou quelque part dans les fenêtres, pour que tu vises. Et tu viserais, sans rechigner, chaque nuque familière, chaque profil que tu as voulu effacer, et tu tirerais comme on tire avec une arbalète. Mais tu n’en as pas justement, et tu as peur des hauteurs. Il ne te reste que la frontière des mots, trop franchie, comme le bord d’une robe qui se découd sous tes yeux alors que tu tires sur le fil. Et tu tires sur le fil.

Mais l’on sait que les mots ne peuvent que ressembler à la vie, celle que tu espères, celle qui prends le dessus de tes veines. Et la fiction n’est jamais qu’une excuse.



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