Pomme de neige


Ulysse et Argos
4 juin 2009, 3:29
Classé dans : nouvelle | Mots-clefs: , ,

Depuis trois jours qu’il avait plu, Ronald se demandait quand il se déciderait à s’installer devant sa machine à écrire, pour pondre ce roman qu’on lui réclamait depuis bientôt 10 ans. La pluie avait eu le mérite d’éloigner les curieux de son terrain, mais Hector pauvre bougre, se lamentait sur la galerie, à attendre que son maître veuille bien aller se promener, en remuant ses babines, comme un vieil homme.

Ronald avait fait de l’ordre dans la maison, en commençant par trier le courrier et à y répondre aussi sarcastiquement que sa réputation l’exigeait. Les lettres, soigneusement rangées sur la petite guérite de l’entrée, avaient été estampillées joyeusement, Hector semblant adorer le goût des timbres, bien qu’il les mouillait toujours un peu trop, dans son emportement. Ronald avait aussi lavé les rideaux et les housses des coussins, recousu trois chaussettes, en se disant que son mauvais caractère l’empêcherait toujours d’approcher une femme qui veuille se résoudre à ses tâches. Il suivait donc les souvenirs de sa mère, imitant ses gestes des années après sa mort. Il ne s’était cependant pas résolu à résoudre ce problème de robinetterie, et entendait donc, en écho à la pluie sur les carreaux, une goutte, tomber toutes les 47 secondes, sur la porcelaine jaunâtre de l’évier de la cuisine.

Cependant, il savait que si la pluie persistait, elle ne lui inspirerait pas plus un chef-d’œuvre. Il avait certes barbouillé quelques notes sur un cahier en écoutant une triste émission de divertissement à la télévision, mais rien qui ne dépasse les 389 mots qui lui avaient toujours été nécessaires à l’éclosion de ses romans. Hector soupirait autant que lui, ayant hâte que la neige fasse son œuvre sur le terrain. Il caressa doucement la tête du chien, entre les deux oreilles avant de s’installer devant la machine à écrire.

Il lui fallait écrire, mais il ne savait sur quoi. Écrire sur la pluie, sur la neige, sur tout ce temps qui passait devant sa fenêtre n’altérant que les lumières et les ombres sur le tapis. Voilà longtemps qu’il n’avait pas ressenti un pincement, presque sous le cœur, repenser à un souvenir qui soit assez troublant pour lui donner l’envie de se mettre au travail. Quand il pensait à cette vie qu’il avait gâchée pour un roman que personne ne lisait plus que par obligation, il avait, cependant, ce serrement efficace à la poitrine. Il n’était même plus malheureux, mais il l’avait été, avant. Il s’était peut-être habitué à ces larmes et ces frissons, de cette chair de poule, de cette vie près des autres, qui finissait toujours sans les autres. Il ne pourrait jamais écrire que sur ces gens sortis trop vite de sa tête. Il se décida à sortir Hector.

En marchant sur le chemin, maintenant de boue, observant par-dessus les herbes, le fleuve se détacher comme une invitation au voyage, il se demanda si Ulysse après toutes ces années loin des siens, avait été si content en rentrant dans une Ithaque qui l’avait presque oubliée. Argos l’avait certes reconnu, Argos, c’était un chien. Hector sauta dans un trou d’eau, voulu traverser le champ qui les éloignait de la grève. Ronald acquiescant, suivi le chien heureux. Ils coururent ainsi, à s’échouer sur la plage comme des baleines. Étaient-elles malheureuses, les baleines, quand elles venaient mourir ici ? Ronald songea au malheur qu’il lui avait fallu pour se retrouver seul avec son chien, sous la pluie, sur une plage, sans personne à qui il pourrait se plaindre d’être seul, tant il avait tout fait pour en arriver là. Ils s’asseyèrent un instant, à regarder le ciel de pluie et le fleuve s’accoupler devant eux, avec cette fureur que Ronald ne retrouverait jamais plus.



divagations sur citation
3 juin 2009, 12:05
Classé dans : Hiver | Mots-clefs: , ,

Il lui avait dit de ne pas revenir. Qu’il ne fallait plus être là, devant lui, comme avant, les yeux ouverts. Les yeux mi-clos comme Bérénice dans Aurélien… et le goût de l’absolu qui la prend à la gorge, lorsque ses pas, sous la neige, disparaissent dans l’hiver.

« Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. […] Elle est l’absence de résignation […] Qui a le goût de l’absolu renonce par là-même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. […] Le goût de l’absolu…les formes cliniques de ce mal sont innombrables, ou trop nombreuses pour qu’on se jette à les dénombrer. On voudrait s’en tenir à la description d’un cas. Mais sans perdre sa parenté avec mille autres, avec des maux apparemment si divers qu’on les croirait sans lien avec les cas considérés, parce qu’il n’y a pas de microscope pour en examiner le microbe, et que nous ne savons pas isoler ce virus que faute de mieux, nous appelons le goût de l’absolu. […] Il est dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur. J’ajouterai qu’il se complaît dans ce qui le consume.

Bérénice avait le goût de l’absolu. […] Peut-être était-ce là ce qui expliquait ses deux visages, cette nuit et ce jour qui paraissaient deux femmes différentes. Cette petite fille qui s’amusait d’un rien, cette femme qui ne se contentait de rien.

Car l’amour, comme l’homme, meurt à malheur, meurt dans la gêne et les soupirs et les sueurs et les convulsions, et qui lui a laissé prendre la force de souffrir est pis qu’un meurtrier. […] L’amour n’a-t-il pas en soi-même sa fin ? Les obstacles même à l’amour, ceux qui ne se surmonteront pas, ne font-ils pas sa grandeur ? Bérénice n’était pas loin de penser que l’amour se perd, se meurt, quand il est heureux. On voit bien là repercer le goût de l’absolu, et son incompatibilité avec le bonheur. Au moins ni bonheur ni malheur n’étaient les communes mesures des actions de Bérénice. Elle était vraiment pire qu’un meurtrier. »

À redescendre vers la ville, elle pensa à cette Bérénice, coincée entre les pages du livre qu’elle avait fourré dans sa poche avant de partir. Elle lui aurait fait lire ce chapitre 36, pour qu’il la comprenne, pour qu’il voit se consumer un corps, à en faire fondre l’hiver. Il n’avait même jamais ouvert le livre, il n’avait même jamais su ce goût de l’absolu.

Elle n’avait pas su dire cette fin en soi, cette crevasse dans la ville, comme si tous les escaliers entre la haute et la basse ville avaient brûlé. Elle ne remonterait jamais plus là-bas comme avant. Ou peut-être bien. En attendant elle remettrait à sa place le livre d’Aragon, dans sa bibliothèque, face à la fenêtre, elle s’assiérait souvent sur le fauteuil du salon, à attendre que toute cette neige prenne un sens. Elle aurait comme Bérénice, ce goût de l’absolu dans un regard éteint, en attendant le temps. On lui disait souvent que le temps justement, ça guérit tout, ça soigne peut-être même les crevasses entre haute et basse ville, mais quand le temps est devant nous, il ne semble jamais passer assez vite de l’autre côté du trottoir.