Classé dans : Hiver
Ce n’est que ça, en tas gris, qui fond doucement, qui coule doucement dans le ventre de la ville, qui le remplit à ras bord. Ce n’est que de la neige, qui s’éparpille sous tes pas, pendant que les autres l’arrosent pour qu’elle fonde plus vite, la piochent à coups de pelle, à coups de pic. Ce matin, en partant, la rivière avait fondu. Déjà, il ne reste presque plus rien de cet hiver, et elle pue la rivière. Elle sent l’égout de la ville la rivière. Tu n’as pas envie de te promener près d’un égout. Tu prends des bus, tu traverses la rivière, tu montes dans la ville dans le ventre gris de la ville. Tu t’éloignes.
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Sur l’étagère du haut du placard, il y a les boîtes à mémoire. Certains jettent leurs souvenirs, les rendent à ceux qui les leur ont offert, moi je les garde dans des boîtes. Des photos, des lettres, des tickets de métro, de cinéma, de concert, de parking, des factures de restaurant, de pub, de tavernes. Des papiers de bonbons, des élastiques, des fois même, des vêtements, que tu ne remettras pas. Tu voudrais croire qu’ils ne te vont plus ces vêtements, mais tu ne les essayeras pas pour voir. On n’essaye pas ses souvenirs. J’ai rangé mon écharpe, mes gants, et mon bonnet sur l’étagère du haut du placard. Cet hiver est un souvenir, et je ne le rends pas à celui qui me l’a offert.
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Tu voudrais te souvenir de la première fois. Quand as-tu vu la neige ? Souvent, on te raconte de la première fois que tu as vu la mer. Tu trouvais que le sable grattait, que l’eau piquait, que le soleil frappait. Il ne fallait pas mettre de sable dans la voiture, il ne fallait pas mouiller les sièges avec ses cheveux. On sentait le sel. On était l’été, rien qu’un été, qui dure. Personne ne se souvient de la première fois que tu as vu la neige. Peut-être n’as-tu pas eu de réaction particulière, ça existait, et c’était tout. Ça suffisait. L’hiver ne te suffit jamais plus.
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Quand on revenait de la mer, on se lavait les cheveux plein de sel. On faisait de la mousse avec le shampoing, on pleurait quand ça piquait les yeux. On se séchait les cheveux à tour de rôle, et l’on y faisait des tresses. Tout endormis de la mer, seulement le bruit du sèche-cheveux, la chaleur, dans la tête. Tu dormais, fatiguée de l’eau, de la mer, du sel, tu dormais longtemps.
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Les gens sortent. Ils bougent, ils sourient. Comme s’ils ne l’avaient pas fait depuis des mois. Les femmes sortent leurs jambes, dans les rues. Elles sourient. Comme si elles ne l’avaient pas fait depuis des mois. Dans le sous-sol d’une église, les gens dansent et boivent. Ils naissent encore après l’hiver. Ils n’arrêtent jamais de naître. Ils ne sont que ça, une naissance, chaque année. Toi tu marches pour rentrer à la maison. Tu ne vois que la neige que l’on oublie sur les trottoirs. La rue défile, tu défiles, tu coules vers la rivière, dans le ventre de la ville. Ce n’est pas ton printemps, c’est le leur. C’est le printemps des autres.
Classé dans : Été
Quand nous étions petites, tous les dimanches, nous allions à la piscine. C’était une belle piscine tout près de la mer, mais nous, on ne se baignait pas dans la mer, on savait que c’était plein de requins qui attendent que de nous bouffer. On savait que c’était pas propre aussi, parce que comme tout le monde, on écoutait la télévision. Alors on allait à la piscine.
Un bel hôtel abritait la piscine. Les parents aimaient aller y manger, les enfants aimaient aller s’y baigner. Le dimanche était une belle journée. Nous savions qu’il était impossible de se baigner tout de suite, il fallait d’abord manger tranquillement, même si on avait mis nos maillots de bain sous les vêtements. Les enfants mangeaient, éparpillant la nourriture sur les coins de l’assiette, et ça exaspérait les mamans. Le repas fini, on aurait voulu courir, mais l’on entendait le rappel paternel : « Tu ne peux te baigner que deux heures après avoir mangé, sinon tu couleras à pic, ton corps ne flottera pas, tout occupé qu’il sera par la digestion. » Avec les années, nous apprîmes que l’adage était faux, que personne n’avait coulé après avoir mangé, et que si cela avait été le cas, il n’y avait pas vraiment eu de relation de cause à effet.
Aussi les enfants s’asseyaient sur les bords de la piscine, scrutant le dessin de céramique qui se trouvait au fond, un dauphin déformé par l’eau, comme un monstre marin. Bien sûr, nous n’attendîmes jamais deux heures complètes. Les parents n’auraient pas supporté les jérémiades des bambins aussi longtemps, ils n’aimaient pas voir leurs yeux larmoyants, ils voulaient déguster en paix le dessert et l’apéritif, sans autre culpabilité que celle d’un dimanche à la piscine. Après une vingtaine de minutes, nous gonflions les bouées et brassards, et sous l’œil attentif du maître nageur, nous nous élancions. L’attente rendait la baignade encore plus belle, nous sautions, nous nagions, nous montrions aux parents peu intéressés les cabrioles que nous savions faire. «Regarde maman, je vais faire le poirier !» Tu n’avais jamais vu un poirier de ta vie, mais pour une raison ou une autre, tu te disais que cela devait avoir une vague ressemblance avec tes deux jambes émergeant de l’eau. Roulade avant, roulade arrière. Inévitablement, la roulade arrière te faisait boire la tasse, tu ne savais pas encore boucher tes narines. Tout le cycle marin y passait. Tu faisais la baleine, l’hippocampe, le dauphin, l’oursin. Plus tard les parents te sortaient de force les lèvres bleues, les yeux rougis par le chlore.
Une fois, tu n’attendis pas les vingt longues minutes. Tu voulais te baigner tout de suite, et tu décidais de sauter du grand plongeon. Pour une raison ou une autre, tu ne remontas pas de suite à la surface. Tu étais dans l’eau de la piscine. Quelques secondes suffirent à ameuter parents et maîtres nageurs. Déjà on te sortait de l’eau, on criait, on s’insultait, on donnait la faute à l’autre. Tu avais gâché le dimanche à la piscine. Tu aurais pu mourir, qu’ils disaient. Tu ne savais pas, tu pleurais, tu ne voulais pas qu’on te prive de la piscine. Dans la voiture, on criait encore, on maugréait sur ton sort. Tu n’avais manqué d’air que quelques instants, et pourtant, ce n’est que le souvenir de ce dimanche gâché qui te ferait suffoquer, quand plus tard, tu t’approcherais de l’eau.
Près de la rivière avec un nom de Saint, il y a une piscine. L’hiver, elle se remplit de neige, et on ne peut pas s’y noyer.

photo : guillaume.d.cyr